LE LIVRE ACTE II

Il ne manquait plus maintenant que
quatre jours pour arriver dans cette même
bourgade. Il était tout excité, et en même
temps plein d’incertitude: peut-être la
jeune fille l’aurait-elle oublié. Il ne manquait
pas de bergers qui passaient par là
pour vendre de la laine.
«Peu importe, dit-il, parlant à ses brebis.
Moi aussi, je connais d’autres filles dans
d’autres villes. »
Mais, dans le fond de son coeur, il savait
que c’était loin d’être sans importance. Et
que les bergers, comme les marins, ou les
commis voyageurs, connaissent toujours
une ville où existe quelqu’un capable de
leur faire oublier le plaisir de courir le
monde en toute liberté.
Alors que paraissaient les premières
lueurs de l’aube, le berger commença à
faire avancer ses moutons dans la direction
du soleil levant. « Ils n’ont jamais besoin de
prendre une décision, pensa-t-il. C’est
peut-être pour cette raison qu’ils restent
toujours auprès de moi.» Le seul besoin
qu’éprouvaient les moutons, c’était celui
d’eau et de nourriture. Et tant que leur berger
connaîtrait les meilleurs pâturages
d’Andalousie, ils seraient toujours ses
amis. Même si tous les jours étaient semblables
les uns aux autres, faits de longues
heures qui se traînaient entre le lever et le
coucher du soleil; même s’ils n’avaient
jamais lu le moindre livre au cours de leur
brève existence et ignoraient la langue des
hommes qui racontaient ce qui se passait
dans les villages. Ils se contentaient de
nourriture et d’eau, et c’était en effet bien
suffisant. En échange, ils offraient généreusement
leur laine, leur compagnie et, de
temps en temps, leur viande.
« Si, d’un moment à l’autre, je me trans-

formais en monstre et me mettais à les
tuer un à un, ils ne commenceraient à
comprendre qu’une fois le troupeau déjà
presque tout entier exterminé, pensa-t-il.
Parce qu’ils ont confiance en moi, et qu’ils
ont cessé de se fier à leurs propres instincts.
Tout cela parce que c’est moi qui les
mène au pâturage. »
Le jeune homme commença à se surprendre
de ses propres pensées, à les trouver
bizarres. L’église, avec ce sycomore
qui poussait à l’intérieur, était peut-être
hantée. Etait-ce pour cette raison qu’il
avait encore refait ce même rêve, et qu’il
éprouvait maintenant une sorte de colère à
l’encontre des brebis, ses amies toujours
fidèles ? Il but un peu du vin qui lui restait
du souper de la veille et serra son manteau
contre son corps. Il savait que, dans quelques
heures, avec le soleil à pic, il allait
faire si chaud qu’il ne pourrait plus mener
son troupeau à travers la campagne. A
cette heure-là, en été, toute l’Espagne dormait.
La chaleur durait jusqu’à la nuit, et
pendant tout ce temps il lui faudrait transporter
son manteau avec lui. Malgré tout,
quand il avait envie de se plaindre de cette
charge, il se souvenait que, grâce à cette
charge, précisément, il n’avait pas ressenti
le froid du petit matin.
«Nous devons toujours être prêts à
affronter les surprises du temps », songeaitil
alors; et il acceptait avec gratitude le
poids de son manteau.
18
Celui-ci avait donc sa raison d’être,
comme le jeune homme lui-même. Au bout
de deux années passées à parcourir les
plaines de l’Andalousie, il connaissait par
coeur toutes les villes de la région, et
c’était là ce qui donnait un sens à sa vie :
voyager.
Il avait l’intention, cette fois-ci, d’expliquer
à la jeune fille pourquoi un simple
berger peut savoir lire: jusqu’à l’âge de
seize ans, il avait fréquenté le séminaire.
Ses parents auraient voulu faire de lui un
prêtre, motif de fierté pour une humble
famille paysanne qui travaillait tout juste
pour la nourriture et l’eau, comme ses
moutons. Il avait étudié le latin, l’espagnol,
la théologie. Mais, depuis sa petite
enfance, il rêvait de connaître le monde, et
c’était là quelque chose de bien plus
important que de connaître Dieu ou les
péchés des hommes. Un beau soir, en
allant voir sa famille, il s’était armé de
courage et avait dit à son père qu’il ne voulait
pas être curé. Il voulait voyager.
«Des hommes venus du monde entier
sont déjà passés par ce village, mon fils. Ils
viennent ici chercher des choses nouvelles,
mais ils restent toujours les mêmes
hommes. Ils vont jusqu’à la colline pour
visiter le château, et trouvent que le passé
valait mieux que le présent. Ils ont les cheveux
clairs, ou le teint foncé, mais sont
semblables aux hommes de notre village.

— Mais moi, je ne connais pas les châteaux
des pays d’où viennent ces hommes,
répliqua le jeune homme.
— Ces hommes, quand ils voient nos
champs et nos femmes, disent qu’ils aimeraient
vivre ici pour toujours, poursuivit le
père.
— Je veux connaître les femmes et les
terres d’où ils viennent, dit alors le fils.
Car eux ne restent jamais parmi nous.
— Mais ces hommes ont de l’argent plein
leurs poches, dit encore le père. Chez nous,
seuls les bergers peuvent voir du pays.
— Alors, je serai berger. »
Le père n’ajouta rien de plus. Le lendemain,
il donna à son fils une bourse qui
contenait trois vieilles pièces d’or espagnoles.
«Je les ai trouvées un jour dans un
champ. Dans mon idée, elles devaient aller
à l’Eglise, à l’occasion de ton ordination.
Achète-toi un troupeau et va courir le
monde, jusqu’au jour où tu apprendras
que notre château est le plus digne d’intérêt
et nos femmes les plus belles. »
Et il lui donna sa bénédiction. Le garçon,
dans les yeux de son père, lut aussi
l’envie de courir le monde. Une envie qui
vivait toujours, en dépit des dizaines d’années
au cours desquelles il avait essayé de
la faire passer en demeurant dans le même
lieu pour y dormir chaque nuit, y boire et
y manger.

LA SUITE MERCREDI 22 mai

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