Livre acte III

L’horizon se teinta de rouge, puis le
soleil apparut. Le jeune homme se souvint
de la conversation avec son père et se sentit
heureux; il avait déjà connu bien des
châteaux et bien des femmes (mais aucune
ne pouvait égaler celle qui l’attendait à
deux jours de là). Il possédait un manteau,
un livre qu’il pourrait échanger contre un
autre, un troupeau de moutons. Le plus
important, toutefois, c’était que, chaque
jour, il réalisait le grand rêve de sa vie :
voyager. Quand il se serait fatigué des
campagnes d’Andalousie, il pourrait vendre
ses moutons et devenir marin. Quand il en
aurait assez de la mer, il aurait connu
des quantités de villes, des quantités de
femmes, des quantités d’occasions d’être
heureux.
«Comment peut-on aller chercher Dieu
au séminaire?» se demanda-t-il, tout en
regardant naître le soleil. Chaque fois que
c’était possible, il tâchait de trouver un
nouvel itinéraire. Il n’était jamais venu
jusqu’à cette église, alors qu’il était pour-

tant passé par là tant de fois. Le monde
était grand, inépuisable ; et s’il laissait ses
moutons le guider, ne serait-ce qu’un peu
de temps, il finirait par découvrir encore
bien des choses pleines d’intérêt. « Le problème,
c’est qu’ils ne se rendent pas compte
qu’ils parcourent de nouveaux chemins
tous les jours. Ils ne s’aperçoivent pas que
les pâturages ont changé, que les saisons
sont différentes. Car ils n’ont d’autre préoccupation
que la nourriture et l’eau. »
«Peut-être en est-il ainsi pour tout le
monde, pensa le berger. Même pour moi,
qui n’ai plus d’autres femmes en tête
depuis que j’ai rencontré la fille de ce commerçant.
»
Il regarda le ciel. D’après ses calculs, il
serait à Tarifa avant l’heure du déjeuner.
Là, il pourrait échanger son livre contre
un plus gros volume, remplir sa bouteille
de vin, se faire raser et couper les cheveux
; il devait être fin prêt pour retrouver
la jeune fille, et il ne voulait même pas
envisager l’éventualité qu’un autre berger
fût arrivé avant lui, avec davantage de
moutons, pour demander sa main.
«C’est justement la possibilité de réaliser
un rêve qui rend la vie intéressante»,
songea-t-il en levant à nouveau son regard
vers le ciel, tout en pressant le pas. Il
venait de se rappeler qu’il y avait à Tarifa
une vieille femme qui savait interpréter les
rêves. Et, cette nuit-là, il avait eu le même
rêve qu’il avait déjà fait une fois.

La vieille conduisit le jeune homme au
fond de la maison, dans une pièce séparée
de la salle par un rideau en plastique multicolore.
Il y avait là une table, une image
du Sacré-Coeur de Jésus, et deux chaises.
La vieille s’assit et le pria d’en faire
autant. Puis elle prit entre les siennes les
deux mains du garçon et se mit à prier
tout bas.
Cela ressemblait à une prière gitane. Il
avait déjà croisé bien des gitans sur son
chemin. Ces gens-là voyageaient, eux aussi,
mais ils ne s’occupaient pas de moutons.
Le bruit courait qu’un gitan, c’était quelqu’un
qui passait son temps à tromper le
monde. On disait aussi qu’ils avaient un
pacte avec le démon, qu’ils enlevaient des
enfants pour faire d’eux leurs esclaves
dans leurs mystérieux campements. Quand
il était tout petit, le jeune berger avait toujours
été terrifié à l’idée d’être enlevé par
les gitans, et cette peur d’autrefois lui
revint tandis que la vieille lui tenait les
mains.

« Mais il y a ici une image du Sacré-
Coeur de Jésus », pensa-t-il, en essayant de
se rassurer. Il ne voulait pas que sa main
se mît à trembler et que la vieille s’aperçût
de sa frayeur. En silence, il récita un Notre
Père.
« Intéressant… » dit la vieille, sans quitter
des yeux la main du garçon. Et, à nouveau,
elle se tut.
Celui-ci se sentait de plus en plus nerveux.
Ses mains se mirent à trembler malgré
lui, et la vieille le remarqua. Il les
retira très vite.
«Je ne suis pas venu ici pour les lignes
de la main», dit-il, regrettant maintenant
d’être entré dans cette maison. Un instant,
il pensa qu’il ferait mieux de payer la
consultation et de s’en aller sans rien
savoir. Il accordait sans doute bien trop
d’importance à un rêve qui s’était répété.
« Tu es venu m’interroger sur les songes,
dit alors la vieille. Et les songes sont le langage
de Dieu. Quand Dieu parle le langage
du monde, je peux en faire l’interprétation.
Mais s’il parle le langage de ton âme,
alors il n’y a que toi qui puisses comprendre.
De toute façon, il va falloir me
payer la consultation. »
«Encore une astuce», pensa le jeune
homme. Malgré tout, il décida de prendre
le risque. Un berger est toujours exposé au
danger des loups ou de la sécheresse, et
c’est bien ce qui rend plus excitant le
métier de berger.

SUITE le 29 mai

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