Livre acte V

Mais personne ne sait jamais comment il
doit lui-même vivre sa propre vie. Un peu
comme la bonne femme des rêves, qui ne
savait pas les transformer en réalité.
Il décida d’attendre que le soleil baisse
un peu, avant de repartir dans la campagne
avec ses brebis. Dans trois jours, il
allait revoir la fille du commerçant.
Il commença à lire le livre que lui avait
procuré le curé de Tarifa. C’était un
volume épais et, dès la première page, il y
était question d’un enterrement. En outre,
les noms des personnages étaient extrêmement
compliqués. Si jamais il lui arrivait
un jour d’écrire un livre, pensa-t-il, il
introduirait les personnages un à un, pour
éviter aux lecteurs d’avoir à apprendre
leurs noms par coeur tous à la fois.
Alors qu’il arrivait à se concentrer
un peu sur sa lecture (et c’était bien agréable,
car il y avait un enterrement dans la
neige, ce qui lui donnait une sensation de
fraîcheur, sous ce soleil brûlant), un vieil
homme vint s’asseoir à côté de lui et engagea
la conversation.
«Que font ces gens? demanda le vieillard,
en désignant les passants sur la
place.
— Ils travaillent», répondit le berger,
sèchement; et il fit semblant d’être absorbé
par ce qu’il lisait. En réalité, il son-

geait qu’il allait tondre ses brebis devant la
fille du commerçant, et qu’elle serait à
même de constater qu’il pouvait faire des
choses bien intéressantes. Il avait déjà
imaginé cette scène des dizaines de fois.
Et, toujours, il voyait la jeune fille s’émerveiller
quand il commençait à lui expliquer
que les moutons doivent être tondus
de l’arrière vers l’avant. Il tâchait aussi de
se rappeler quelques bonnes histoires à
lui raconter tout en tondant les bêtes.
C’étaient, pour la plupart, des histoires
qu’il avait lues dans des livres, mais il les
raconterait comme s’il les avait vécues luimême.
Elle ne saurait jamais la différence,
puisqu’elle ne savait pas lire dans les
livres.
Le vieillard insista, cependant. Il raconta
qu’il était fatigué, qu’il avait soif,
et demanda à boire une gorgée de vin. Le
garçon offrit sa bouteille ; peut-être l’autre
allait-il le laisser tranquille.
Mais le vieil homme voulait absolument
bavarder. Il demanda au berger ce qu’était
le livre qu’il était en train de lire. Celui-ci
pensa se montrer grossier et changer de
banc, mais son père lui avait appris à respecter
les personnes âgées. Alors il tendit
le bouquin au vieux bonhomme, pour deux
raisons : la première était qu’il se trouvait
bien incapable d’en prononcer le titre; et
la seconde, c’était que, si le vieux ne savait
pas lire, c’était lui qui allait changer de
banc, pour ne pas se sentir humilié.

«Hum! fit le vieillard, en examinant le
volume sur toutes ses faces, comme si
c’eût été un objet bizarre. C’est un livre
important, mais fort ennuyeux. »
Le berger fut bien surpris. Ainsi, le bonhomme
savait lire, lui aussi, et avait déjà lu
ce livre-là. Et si c’était un ouvrage ennuyeux,
comme il l’affirmait, il était encore
temps de le changer pour un autre.
«C’est un livre qui parle de la même
chose que presque tous les livres, poursuivit
le vieillard. De l’incapacité des gens à
choisir leur propre destin. Et, pour finir, il
laisse croire à la plus grande imposture du
monde.
— Et quelle est donc la plus grande
imposture du monde? demanda le jeune
homme, surpris.
— La voici: à un moment donné de
notre existence, nous perdons la maîtrise,
de notre vie, qui se trouve dès lors gouvernée
par le destin. C’est là qu’est la plus
grande imposture du monde.
— Pour moi, cela ne s’est pas passé de
cette façon, dit le jeune homme. On voulait
faire de moi un prêtre, et j’ai décidé d’être
berger.
— C’est mieux ainsi, dit le vieillard.
Parce que tu aimes voyager. »
«Il a deviné mes pensées», se dit Santiago.
Pendant ce temps, le vieux feuilletait le
gros livre, sans la moindre intention de le
rendre. Le berger remarqua qu’il était

habillé d’étrange façon : il avait l’air d’un
Arabe, ce qui n’était pas si extraordinaire
dans la région. L’Afrique se trouvait à
quelques heures seulement de Tarifa ; il n’y
avait qu’à traverser le petit détroit en
bateau. Très souvent, des Arabes venus
faire des emplettes apparaissaient en ville,
et on les voyait prier de bien curieuse
façon plusieurs fois par jour.
«D’où est-ce que vous êtes? demandat-
il.—
De bien des endroits.
— Personne ne peut être de plusieurs
endroits, dit le garçon. Moi, je suis berger,
et je peux me trouver en différents endroits,
mais je suis originaire d’un seul:
une ville proche d’un très vieux château.
C’est là que je suis né.
— Alors, disons que je suis né à Salem. »
Le berger ne savait pas où se trouvait
Salem, mais ne voulut pas poser de question,
pour ne pas se sentir humilié du
fait de sa propre ignorance. Il continua à
regarder la place pendant un moment. Les
gens allaient et venaient, et paraissaient
fort affairés.
«Comment est-ce, à Salem? demandat-
il enfin, cherchant un indice quelconque.—
Comme toujours, depuis toujours.»
Ce n’était pas vraiment un indice. Du
moins savait-il que Salem n’était pas en
Andalousie. Sinon, il aurait connu cette
ville.

la suite le 12 juin

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