Acte VI

«Et qu’est-ce que vous faites, à Salem?
— Ce que je fais à Salem ? » Pour la première
fois, le vieillard éclata d’un grand
rire. «Mais je suis le Roi de Salem, quelle
question ! »
Les gens disent de bien drôles de choses.
Quelquefois, il vaut mieux vivre avec les
brebis, qui sont muettes, et se contentent
de chercher de la nourriture et de l’eau.
Ou alors, avec les livres, qui racontent des
histoires incroyables quand on a envie
d’en entendre. Mais quand on parle avec
les gens, ceux-ci vous disent certaines
choses qui font qu’on reste sans savoir
comment poursuivre la conversation.
«Je m’appelle Melchisédec, dit le vieil
homme. Combien as-tu de moutons ?
— Ce qu’il faut», répondit le berger. Le
vieux voulait en savoir un peu trop sur sa
vie.
«Alors, nous avons un problème. Je ne
peux pas t’aider tant que tu penses avoir
ce qu’il te faut de moutons. »
Le garçon commença à éprouver un certain
agacement. Il ne demandait aucune
aide. C’était le vieux qui lui avait demandé
du vin, qui avait voulu bavarder, qui s’était
intéressé à son livre.
« Rendez-moi ce livre, dit-il. Il faut que
j’aille chercher mes moutons et que je
continue ma route.
— Donne-m’en un sur dix, dit le vieillard.
Et je t’apprendrai comment faire
pour parvenir jusqu’au trésor caché. »

Le jeune homme se ressouvint alors de
son rêve, et soudain tout devint clair. La
vieille ne lui avait rien fait payer, mais ce
vieux (qui était peut-être son mari) allait
réussir à lui soutirer bien davantage, en
échange d’un renseignement qui ne correspondait
à aucune réalité. Ce devait être
un gitan lui aussi.
Cependant, avant même qu’il n’eût dit le
moindre mot, le vieil homme se baissa,
ramassa une brindille et se mit à écrire sur
le sable de la place. Au moment où il se
baissa, quelque chose brilla sur sa poitrine,
avec une telle intensité que le garçon en fut
presque aveuglé. Mais, d’un geste étonnamment
rapide pour un homme de son
âge, il s’empressa de refermer son manteau
sur son torse. Les yeux du garçon cessèrent
d’être éblouis et il put voir distinctement ce
que le vieil homme était en train d’écrire.
Sur le sable de la place principale de la
petite ville, il lut le nom de son père et
celui de sa mère. Il lut l’histoire de sa vie
jusqu’à cet instant, les jeux de son enfance,
les nuits froides du séminaire. Il lut des
choses qu’il n’avait jamais racontées à personne,
comme cette fois où il avait dérobé
l’arme de son père pour aller chasser des
chevreuils, ou sa première expérience
sexuelle solitaire.
«Je suis le Roi de Salem», avait dit le
vieillard.

«Pourquoi un roi bavarde-t-il avec un
berger? demanda le jeune homme, gêné,
et plongé dans le plus grand étonnement.
— Il y a plusieurs raisons à cela. Mais
disons que la plus importante est que tu as
été capable d’accomplir ta Légende Personnelle.
»
Le jeune homme ne savait pas ce que
voulait dire «Légende Personnelle».
«C’est ce que tu as toujours souhaité
faire. Chacun de nous, en sa prime jeunesse,
sait quelle est sa Légende Personnelle.
«A cette époque de la vie, tout est clair,
tout est possible, et l’on n’a pas peur de
rêver et de souhaiter tout ce qu’on aimerait
faire de sa vie. Cependant, à mesure
que le temps s’écoule, une force mystérieuse
commence à essayer de prouver
qu’il est impossible de réaliser sa Légende
Personnelle. »
Ce que disait le vieil homme n’avait pas
grand sens pour le jeune berger. Mais il
voulait savoir ce qu’étaient ces «forces
mystérieuses»: la fille du commerçant
allait en rester bouche bée.
«Ce sont des forces qui semblent mauvaises,
mais qui en réalité t’apprennent
comment réaliser ta Légende Personnelle.
Ce sont elles qui préparent ton esprit et ta
volonté, car il y a une grande vérité en ce
monde: qui que tu sois et quoi que tu
fasses, lorsque tu veux vraiment quelque

chose, c’est que ce désir est né dans l’Ame
de l’Univers. C’est ta mission sur la Terre.
— Même si l’on a seulement envie de
voyager? Ou bien d’épouser la fille d’un
négociant en tissus ?
— Ou de chercher un trésor. L’Ame du
Monde se nourrit du bonheur des gens. Ou
de leur malheur, de l’envie, de la jalousie.
Accomplir sa Légende Personnelle est la
seule et unique obligation des hommes.
Tout n’est qu’une seule chose.
«Et quand tu veux quelque chose, tout
l’Univers conspire à te permettre de réaliser
ton désir. »
Ils gardèrent le silence pendant un
moment, à observer la place et les passants.
Le vieux fut le premier à reprendre
la parole :
« Pourquoi gardes-tu des moutons ?
— Parce que j’aime voyager. »
Il montra un marchand de pop-corn,
avec sa carriole rouge, dans un coin de la
place.
«Cet homme aussi a toujours voulu
voyager, quand il était enfant. Mais il a
préféré acheter une petite carriole pour
vendre du pop-corn, amasser de l’argent
durant des années. Quand il sera vieux, il
ira passer un mois en Afrique. Il n’a jamais
compris qu’on a toujours la possibilité de
faire ce que l’on rêve.
— Il aurait dû choisir d’être berger,
pensa le jeune homme, à haute voix.

suite le 19 juin

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